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La voix au chapitre

par Catherine Vernerie

 “On dit que l’homme est fait de cellules et de sang, mais en réalité, il est comme un feuillage, non pas serré en bloc, mais composé d’images éparses comme les feuilles dans le branchage des arbres et à travers lesquelles il faut que le vent passe pour que ça chante”.

Jean GIONO (Que ma joie demeure)

L'homme n'est vraiment homme que depuis qu’il a accédé au langage (depuis 150000 ans environ avec l'homo sapiens). Avec la station debout et la taille du cerveau (et plus encore, le nombre élevé de cellules neuronales et l'étendue de leurs capacités) c'est le langage qui caractérise l'être humain dans le règne animal. Or le langage dépend non seulement des capacités du cerveau mais aussi d'un organe particulier, propre à l'homme, l'appareil vocal, la glotte. L'émission vocale dépend aussi de la station debout, ou plutôt de la plus ou moins bonne gestion de la station debout. C'est ce qu'Alexander a découvert à la suite de ses problèmes vocaux, et que nous connaissons tous. En effet, les organes vocaux et les organes respiratoires (qui jouent un grand rôle dans l'émission de la voix) dépendent, pour la qualité de leur fonctionnement, du plus ou moins bon usage que l'homme fait de lui-même, et en premier lieu, de la manière dont il gère la position de sa tête par rapport au reste du corps. Alexander met l'accent non seulement sur la qualité de cette relation tête-cou-dos mais aussi sur ses implications dans l'organisme tout entier.

La zone de contrôle des mécanismes garants de la juste verticalité du corps en réponse à la pesanteur se situe donc au confluent des organes vocaux, auditifs et de l'oreille interne, responsable de la gestion de l'équilibre.

Se tenir debout, faire usage des capacités du cerveau et des organes vocaux sont donc non seulement les caractéristiques déterminantes de l'hominisation mais elles sont directement liées, et assujetties les unes aux autres.

Alexander est passionnant à ce titre qu'il offre la possibilité de construire et reconstruire sans cesse cette triple donnée humaine: verticalité, pensée, parole.

Et c'est en cela que son travail me paraît de plus en plus fondamental et porteur d'enjeux peut-être encore inconnus (n'aimait-il pas à dire que sa technique consiste avant tout à accepter d'aller du connu vers l'inconnu ?). Il peut nous permettre de dépasser la fracture entre "langage du corps" et "langage vocal", pour nous inciter à réfléchir et à travailler "aux moyens par lesquels" construire et défendre un langage qui touche. Il est frappant de constater que souvent il y a rupture entre les praticiens du corps et ceux de la parole, chacun accordant à l'autre des prérogatives qu'il se refuse. Les danseurs, les sportifs, sont réputés (et se disent souvent eux-mêmes) comme "handicapés" de la parole (de là à déduire que le danseur ou l'athlète sont des corps sans cervelle, le pas a été et est encore souvent franchi !)Or cette difficulté, souvent réelle, d'accès à la voca-lisation et par suite à la parole ne dépend pas d'une incapacité mentale mais davantage d'interférences physiques, niées, ignorées (consciemment ou non). Hubert GODARD explique bien les phénomènes en jeu, chez le danseur notamment: "Le repoussé permanent (du sol) finit toujours par refermer la voûte interne du pied qui est reliée directement par la chaîne linguale au diamètre buccal et diminue ainsi le possible de l'expression orale. Les fréquentes difficultés du travail de la voix chez les danseurs étant dues à une compression de la chaîne pelvi-linguale plutôt qu'à une incompatibilité respiratoire comme on a coutume de le dire!...

"Fréquemment dans les cours de danse, le repoussé du sol (compris comme seul moyen d'élévation), n'est pas précédé du mouvement vers le haut, souvent annihilé par la figure imposée aux bras qui étouffe la colonne dans son mouvement ascendant."  note1

La qualité de l'émission vocale dépend non seulement de celle de la relation tête-cou-dos, mais conjointement, de celle du rapport au sol, et aussi de la liberté de la ceinture scapulaire. "En effet lorsque le vecteur ascendant de la ligne gravitaire ne trouve pas sa ligne de fuite libre en traversant le joug scapulaire jusqu'à l'occiput, c'est que l'individu se porte par les bras, les épaules, au lieu de la tête qui devient alors dépendante de la ceinture scapulaire et de sa charge d'affects.

Si nous suivons alors Didier ANZIEU disant que la parole ne peut surgir que dans le dépassement de l'interdit du toucher, de l'agrippement avec la mère chez l'enfant, c'est-à-dire d'une scapulaire autonome dans l'échange (différer le toucher tactile pour toucher par la parole), nous imaginons le lien entre la liberté occipitale, la parole et l'existence symbolique de ce mouvement vers le haut."  note2

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